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à Antony (92)

L’aventure qui a abouti à la réalisation de ce livre est le résultat d’une suite de rencontres et de hasards.

Mon métier de linguiste m’a amenée à faire de nombreux séjours en Haute-Volta, chez les Sanan. En partageant leur vie quotidienne, en écoutant leurs conversations toujours émailiées de proverbes, leurs disputes, leurs confidences, en jouant avec les enfants, j’ai appris à apprécier leur culture, leurs valeurs, le naturel et la richesse des rapports entre adultes et enfants et surtout, leurs principes éducatifs qui permettent à l’enfant de s’intégrer tout naturellement dans la vie sociale communautaire, en gardant toutefois un esprit d’initiative, de création et une joie de vivre qu’ici, beaucoup de nos enfants ont perdu.

Chez les Sanan, les contes sont encore vivants ; par les chaudes soirées de saison sèche on se rassemble, et chacun raconte, hommes, femmes, enfants dès le plus jeune âge. Tous vivent l’histoire du héros, s’amusent ou s’effraient au récit de ses aven-tures, pourtant bien connues et mille fois réentendues. Mais, au-delà du conte, c’est tout un code de vie qui s’exprime et qui, peu à peu, modèle le comportement de l’enfant ; ainsi acquiert-il, sans contrainte et inconsciemment, la connaissance profonde des règles de sa vie sociale.

Nicole Launey, professeur de français, avait mis en place avec quelques collègues du CES Anne Frank d’Antony, un Comité Tiers-Monde en relation avec un village de Haute-Volta. C’est à ce sujet qu’elle m’a contactée et je lui ai alors fait part de mon désir d’entreprendre une expérience pédagogique : en racontant des contes dans une classe et en répondant aux questions que les enfants poseraient, j’espérai faire connaître et aimer une culture différente, corriger les faux-clichés que la plupart des gens se font ici de l’Afrique et surtout, essayer d’instituer un autre type de rapports entre enfant et adulte.

Michèle Henaff et Françoise Payrot, toutes deux professeurs de français dans des classes de 6ème ont accepté de tenter cette aventure et donc, à partir de janvier 1983, je suis venue chaque semaine raconter les sanan de Haute-Volta à travers les contes que j’avais recueillis chez eux.

La magie du conte a vite opéré et ce qui n’était reçu au début que comme un intermède divertissant, est vite devenu un plaisir attendu et réclamé. Sans vouloir lier directement cet "intermède" au travail scolaire, nous désirions pourtant intégrer cet apport dans la classe, mais nous ne savions pas trop comment. L’étincelle a jailli d’un livre de contes sanan pour enfants qui venait d’être publié et que je leur ai apporté, un peu par hasard. Immédiatement, ils ont proposé de faire eux aussi un livre avec les contes que je leur avais racontés. Le principe adopté, tout est allé très vite, tant leur désir était grand de réaliser quelque chose. Les enfants ont d’abord choisi les contes qu’ils voulaient publier, puis, après avoir vérifié et corrigé eux-mêmes la fidélité de leur mémoire en racontant à leur tour, ils se sont répartis le travail en fonction de leurs inclinations personnelles : certains écriraient les textes, d’autres les illustreraient. Une fois écrits, les contes ont été lus en classe, pour retenir la version qui plaise le plus à tous ; les illustrations du livre ont aussi été choisies parmi les nombreux dessins, tous très intéressants, faits par les jeunes dessinateurs. Mais l’année scolaire s’achevait, et nous nous sommes tous donnés rendez-vous à la rentrée ; c’était un risque à courir.

En février 1984, tous les documents ont été repris par l’une des classes de 5ème. Par petits groupes, avec l’aide de leur professeur de Travaux Manuels, Christine Viard, les enfants ont alors préparé la maquette du livre : mise en page, quelques nouvelles illustrations jugées nécessaires, pages de titres, couverture,... Tout le travail de conception et de création ayant été réalisé par les enfants, pour vous présenter ce livre, il ne me restait à faire que la mise au propre définitive : dactylographie, collage, montage,...

Ce fut beaucoup de travail, mais aussi et surtout, beaucoup de plaisir, car ce livre représente un pari gagné, pari sur l’inconnu, pari sur la puissance de rêve, sur le désir de créer qui sommeille en chacun de nous et ne demande qu’à s’exprimer. Aussi j’espère qu’en tournant ces pages, à travers ces contes, vous partagerez et notre plaisir et notre espoir.

Suzy PLATIEL Juin 1984

Analyse de cette expérience dans la revue "Le français aujourd’hui" N°68, Paris 1984

A l’école du Conte Africain